Friday, August 26, 2005

"Les Romanesques" scene premiere

Les Romanesques
Comédie en Trois Actes en Vers
Par Edmond Rostand

Premier Acte: La scène est coupée en deux par un vieux mur moussu et tout enguirlandé de folles plantes grimpantes. A droite, un coin du parc de Bergamin; à gauche, un coin du parc de Pasquinot. De chaque côté, contre le mur, un banc.
Scene Première
(Sylvette, Percinet)
Quand le rideau se lève, Percinet est assis sur la crête du mur, ayant, sur son genou, un livre, dont il donne lecture à Sylvette attentive, debout sur le banc, de l'autre côte du mur, auquel elle s’accoude.
SYLVETTE
Ah! Monsieur Percinet, mais comme c’est donc beau!
PERCINET
N’est-ce pas?…Écoutez répondre Roméo: (il lit.)
“C’est l’alouette, Amour, je te dis que c’est elle!
Vois, le bord des vapeurs légères se dentelle,
Et là-bas, au sommet rose du mont lointain,
Sur le bout de son pied se dresse le matin!
Il faut fuir…”
SYLVETTE (vivement, prêtant l’orielle)
Chut!
PERCINET (écoute un instant, puis)
Personne! Ainsi, mademoiselle,
Ne prenez pas ces airs effrouchés d’oiselle
Qui de la branche, au moindre bruit, va s’envoler…
Ecoutez les Amants immortel se parler:
Elle: “Amour, amour cher, non, ce n’est pas l’aurore,
Mais c’est, pour éclairer ta fruite, un météore!”
Lui: “Puisqu’elle le veut, eh bien, soit, ce n’est point
L’alouette qui chante et l'aurore qui point:
Ce reflet, c’est le tien, Cynthia, dans la nue!
Vienne la Mort, la Mort sera la bienvenue!”
SYLVETTE
Oh! non, je ne veux pas qu'il parle de cela,
Ou bien je vais pleurer...
PERCINET
Alors, restons-en là!
Et, jusques à demain refermant notre livre,
Laissons, puisqu'il vous plait, le doux Roméo vivre.
(Il ferme le livre et regarde tout autour de lui.)
- Quel adorable endroit, fait exprès, semble-t-il,
pour s'y venir bercer aux beaux vers du grand Will!
SYLVETTE
Oui, ces vers sont très beaux, et le devin murmure
Les accompagne bien, c'est vrai, de la ramure,
Et le décor leur sied, de ces ombrages verts;
Oui, monsieur Percinet, ils sont très beaux, ces vers!
Mais ce qui fait pour moi leur beauté plus touchante,
C'est que vous les lisez de votre voix qui chante.
PERCINET
La vilaine flatteuse!
SYLVETTE (soupirant)
Ah! pauvres amoureux!
Que leur sort est cruel, qu'on fut méchant pour eux!
(Avec un soupir)
Ah! je pense...
PERCINET
A quoi donc?
SYLVETTE (Vivement)
A rien!...
PERCINET
A quelque chose
Qui vous a fait soudain devenir toute rose!
SYLVETTE (de même)
A rien!...
PERCINET (la menaçant doigt)
Oh! la menteuse...aux yeux trop transparents!
Je le vois, à quoi vous penser!...
a nos parents!
SYLVETTE
Peut-être,...
PERCINET
A votre père, au mien, à cette haine
Qui les divise!
SYLVETTE
Eh! oui, c'est là ce qui me peine,
Ce qui me fait pleurer en cachette, souvent.
Lorsque le mois dernier je revins du couvent,
Mon père, me montrant le parc de votre père,
Me dit: "Ma chère enfant, tu vois là le repaire
De mon vieil ennemi mortel, de Bergamin.
De ce gueux, de son fils, dètourne ton chemin;
Promets-moi bien, sinon, vois-tu, je te renie,
D'être pour ces gens-là, toujours, une ennemie,
Car, de tous temps, les leurs ont exécré les tiens!"
J'ai promis...Vous voyez, monsieur, comme je tiens.
PERCINET
Et n'ai-je pas promis à mon père, de même,
De vous haïr toujours, Sylvette? - et je vous aime!
SYLVETTE
Sainte Vierge!
PERCINET
Et je t'aime, enfant!
SYLVETTE
C'est un péché!
PERCINET
Un gros...que voulez-vous? Plus on est empêché
D'aimer quelqu'un, et plus il vous en prend l'envie.
Sylvette, embrassez-moi!
SYLVETTE
Mais jamais de la vie!
(Elle saute du banc et s'èloigne.)
PERCINET
Vous m'aimez cependant!
SYLVETTE
Que dit-il?
PERCINET
Chère enfant,
Je dis ce dont encor votre coeur se défend,
Mais ce dont plus longtemps douter serait un leurre!
Je dis...ce que vous-même avez dit tout à l'heure,
Oui, vous-même, Sylvette, en comparant ainsi
Les Amants de Vérone aux duex enfants d'ici.
SYLVETTE
Je n'ai pas comparé!...
PERCINET
Si!...Mon père et ton père
A ceux de Juliette et de Roméo, chère!
C'est pourquoi Juliette et Roméo, c'est nous,
Et c'est pourquoi nous nous aimons comme des fous!
Et je brave à la fois, maigré leur haine aiguë,
Pasquinot-Capulet, Bergamin-Montaiguë!
SYLVETTE (se rapprochant un peu du mur)
Alors, nous nous aimons? Mais, monsieur Percinet, Comment ça s'est-il fait si vite?...
PERCINET
L'amour nait,
On ne sait pas comment, pourquoi, quand il doit naitre.
Je vous voyais souvent passer de ma fenêtre...
SYLVETTE
Moi de même...
PERCINET
Et nos yeux causaient en tapinois.
SYLVETTE
Un jour, là, près du mur, je ramassais des noix, -
Par hasard...
PERCINET
Par hasard, là, je lisais Shakespeare;
Et - pour unir deux coeurs, vois comme tout conspire...
SYLVETTE
Le vent fit envoler, psst!...chez vous, mon ruban!
PERCINET
Pour le rendre ausssitôt je grimpai sur le banc...
SYLVETTE (grimpant)
Je grimpai sur le banc...
PERCINET
Et, depuis lors, petite,
Chaque jour je t'attends, et chaque jour plus vite
Bat mon coeur, lorsqu'enfin monte, signal béni!
Là, derrière le mur, ton doux rire de nid,
Qui ne s'achève pas sans que ta tête émerge
Du fouillis frémissant de folle vigne vierge!
SYLVETTE
Puisque nous nous aimons, il faut nous fiancer.
PERCINET
C'est à quoi justement je venais de penser.
SYLVETTE (Solennellement)
Dernier des Bergamin, c'est à toi que se lie
La dernière des Pasquinot!

PERCINET
Noble folie!
SYLVETTE
On parlera de nous dans les âges futurs!
PERCINET
Oh! trop tendres enfants de deux pères trop durs!
SYLVETTE
Mais, qui sait, mon ami, peut-être l'heure tinte
Où Dieu veut que, par nous, leur haine soit éteinte?
PERCINET
J'en doute.
SYLVETTE
Moi, j'ai foi dans les événements,
Et j'entrevois déjà cinq ou six dénouements
Très possibles.
PERCINET
Vraiment, et lesquels?
SYLVETTE
Mais suppose
- Dans plus d'un vieux roman j'ai lu pareille chose -
Que le Prince Régnant vienne à passer un jour...
Je cours le supplier, lui conte notre amour,
Que nos pères entre eux ont une vielle haine...
- Un roi maria bien don Rodrigue et Chimène -
Le Prince fait venir mon père et Bergamin,
Et les réconcilie...
PERCINET
Et me donne ta main!
SYLVETTE
Ou bien cela s'arrange ainsi que dans Peau d'Ane.
Tu dépéris, un sot médecin te condamne...
PERCINET
Mon père me demande, affolé: "Que veux-tu?"
SYLVETTE
Tu dis: "Je veux Sylvette!"
PERCINET
Et son orgueil têtu
Est contraint de fléchir!
SYLVETTE
Ou bien, autre aventure:
Un vieux duc, ayant vu de moi quelque peinture,
M'aime, envoie un superbe écuyer, en son nom,
M'offrir d'être duchesse...
PERCINET
Alors, tu réponds: "Non!"
SYLVETTE
Il se fâche: un beau soir, dans quelque sombre allée
Du parc, où pour rêver à toi je suis allée,
On m'enlève...Je crie!
PERCINET
Et, je ne tarde point
A surgir près de toi; je mets la dague au poing,
Me bats comme au lion, pourfends...
SYLVETTE
Trois ou quartre hommes, -
Mon père accourt, te prend dans ses bras, tu te nommes;
Alors il s'attendrit, me donne à mon sauveur,
Et ton père consent, tout fier de ta valeur!
PERCINET
Et nous vivons longtemps et très heureux ensemble?
SYLVETTE
Et tout cela n'a rien d'impossible, il me semble.
PERCINET (entendant du bruit)
On vient!
SYLVETTE (perdant la tête)
Embrassons-nous!
PERCINET (l'embrassant)
Et, ce soir même, ici,
A l'heure de Salut, tu viendras, dis?
SYLVETTE
Non!
PERCINET
Si!
SYLVETTE (disparaissant derrière le mur)
Ton père! (Percinet saute vivement à bas du mur.)

1 Comments:

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9:17 AM  

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